Vivre dans le silence

En hiver, les chanoines du Grand-Saint-Bernard sont coupés du monde pendant huit mois, mais ils ne sont pas seuls.

« Pour vivre toute l’année à si haute altitude, il faut aimer la neige et la montagne », déclare le chanoine Jean-Michel Lonfat en esquissant un sourire. En hiver, la porte d’entrée de l’hospice est souvent invisible – 14,5 mètres de neige sont tombés au cours de la dernière saison. Les avalanches dévalent fréquemment les pentes environnantes dans un impressionnant grondement alors que le vent omniprésent a déjà atteint des pointes record de 268 km/h. Pendant dix jours, en janvier 2018, il était trop périlleux de quitter le bâtiment en raison de la furie des éléments.

A 2473 mètres au-dessus du niveau de la mer, l’hospice est situé sur le col du Grand-Saint-Bernard qui relie le Valais à la vallée d’Aoste, en Italie. Il doit son nom à Bernard de Menthon, l’archidiacre d’Aoste, qui a fondé cet établissement en 1050 pour offrir un refuge aux voyageurs exposés au froid et aux bandits dans cette région inhospitalière.

Aujourd’hui encore, l’hospice est géré par des chanoines de l’ordre de Saint-Augustin qui ont pour devise: «Hic Christus adoratur et pascitur» – ici, le Christ est adoré et nourri. La communauté religieuse qui réside toute l’année au Grand-Saint-Bernard se compose de quatre personnes: les chanoines Jean-Michel Lonfat (64 ans, prêtre), Raphaël Duchoud (53 ans, prêtre) et Frédéric Gaillard (53 ans, diacre) ainsi qu’Anne-Marie Maillard (59 ans). Elle appartient à la congrégation en qualité d’oblate, une laïque qui observe la règle monastique. Jean-Michel Lonfat est le prieur, soit le responsable de l’hospice. Le prochain hiver sera le neuvième qu’il passera au col.

Pasteurs à l'hospice du St-Bernard. Valais, Suisse
La prière selon la règle de saint Augustin. Depuis la gauche: Jean-Michel Lonfat, Frédéric Gaillard, Raphaël Duchoud et Anne-Marie Maillard dans la crypte.

Cette année, comme toutes les précédentes, la route du Grand-Saint-Bernard a été fermée mi-octobre à Bourg-Saint-Pierre, en Valais, et à Saint-Rhémy, dans la vallée d’Aoste. L’hospice demeurera coupé du monde jusqu’à la fin mai, pendant presque huit mois. Pourtant, les religieux ne sont pas seuls. L’hiver dernier, les chanoines et leurs assistants ont comptabilisé 6000 nuitées. Les visiteurs, qui viennent pour la plupart de Suisse, arrivent au col à skis de randonnée ou en raquettes.

La montée représente un morceau de bravoure. Du parking situé près de l’entrée valaisanne du tunnel, il faut compter deux heures et demie. Des piquets plantés par les chanoines indiquent le chemin à suivre. Frédéric Gaillard précise: «Nous recommandons à nos hôtes de s’informer au préalable sur les conditions d’enneigement et les risques d’avalanche.» En outre, il est indispensable de réserver. Pour d’évidentes considérations de sécurité, les chanoines veulent savoir combien de personnes sont attendues pendant la journée. En cas de mauvais temps, de grands projecteurs permettent de repérer le sommet du col.

Début octobre, les resserres de l’hospice emmagasinent une tonne de pain surgelé ainsi qu’une même quantité de pommes de terre, de viande et de poisson. Les réservoirs à mazout, d’une contenance de 70 000 litres, sont remplis. Pendant l’hiver, le pain croustillant est cuit dans le four à bois. «De nombreux hôtes nous apportent des légumes et des fruits ou quelques baguettes», se félicite le prieur. Avant Pâques, l’hélicoptère ravitaille l’hospice en victuailles fraîches.

La plupart des visiteurs viennent pour quelques jours. Ils effectuent des randonnées à skis, ils se recueillent ou étudient dans la salle de lecture. Ils s’entretiennent également avec les chanoines, célèbrent avec eux l’office religieux et prient dans la crypte. L’hospice peut héberger 120 personnes dans les deux dortoirs (32 francs pour la nuitée et le petit-déjeuner) et six chambres à quatre lits.

Depuis près de mille ans, les chanoines du Grand-Saint-Bernard sont demeurés fidèles à leur vocation – l’hospitalité. Le diacre Frédéric Gaillard salue personnellement chaque arrivant dans la salle à manger. «Qui que tu sois, quelle que soit ta religion, nous te souhaitons la bienvenue avec tes joies, tes problèmes et tes espérances.» Pour accueillir un si grand nombre de visiteurs, les chanoines ont besoin d’aide. Une intendante, une blanchisseuse, un cuisinier et quatre assistants leur prêtent main-forte. Le Soleurois Timon Sticker, 23 ans, a passé l’hiver 2015 à l’hospice en accomplissant son service civil. Il a pelleté la neige, dressé les tables, réparé les conduites d’eau qui avaient gelé. L’esprit divin souffle sur ce lieu, dit-il. «L’hospice est une oasis bénéfique. Pourtant, cet isolement m’est parfois apparu angoissant, malgré une connexion internet qui maintient un lien avec le monde extérieur.»

Le prieur Jean-Michel Lonfat apprécie les contacts avec les hôtes. Il descend deux fois par mois dans la vallée – pour rendre visite à des membres de sa famille, ou voir le médecin. Sur le chemin du retour, il doit faire preuve d’une extrême prudence. La dernière partie du parcours traverse la combe des Morts, une gorge étroite où quatre randonneurs ont péri il y a quatre ans, emportés par une avalanche. Ici, la nature se montre sous son jour le plus âpre. Tout n’est que roche, neige et glace. «Quel contraste avec la sérénité qui nous accompagne à l’hospice!»

Anne-Marie Maillard attend l’hiver avec impatience, «même s’il est parfois très rigoureux. J’apprécie ce rythme de vie.» L’oblate est tous les jours à l’extérieur: elle mesure la hauteur du manteau blanc, la vitesse du vent, la température. Elle photographie les coulées de neige et transmet les données recueillies à l’Institut pour l’étude de la neige et des avalanches de Davos et au Service des dangers naturels du canton du Valais. Les jours où le vent souffle avec violence, c’est elle qui décide qui peut sortir de la maison et qui doit demeurer à l’intérieur.

«L’hospice est situé au cœur de la montagne», déclare le prieur Jean-Michel Lonfat en dégustant un verre de fendant. L’effort requis pour rejoindre le col est salutaire. «Il accroît la disponibilité et la paix intérieure.» Il pense déjà à la fête de Noël qu’il célébrera dans la crypte avec les hôtes. A l’extérieur, la neige sera haute de plusieurs mètres et, si la nuit est claire, des milliers d’étoiles scintilleront au-dessus des sommets.

Texte : Thomas Kutscher
Photos : David Carlier

Publication: Novembre 2019

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